«Dans cette crise énergétique, tout peut encore arriver»

Plan de sauvetage des géants électriques, aides aux ménages, libéralisation du marché, avenir des centrales: la ministre n’esquive aucune question.

24heures, Tribune de Genève, 10.09.2022
Interview: Florent Quiquerez, Konrad Stähelin, Thomas Knellwolf


Axpo vous a appelée le soir du 2 septembre pour demander 4 milliards. Comment avez-vous réagi?

Il y a d’abord eu un échange avec nos experts l’après-midi. Ce n’est que vers 19h que j’ai reçu la demande officielle. Je me suis dit: «Heureusement, nous avons anticipé cette situation». Une heure après, les détails du plan définissant la procédure étaient réglés et le président de la Confédération informé. Le week-end a été éprouvant, mais nous étions prêts.

Vous attendiez-vous à cette somme?

À Noël, lorsque Alpiq avait fait une demande similaire - avant de la retirer - il était clair que les montants pouvaient être de cet ordre et qu’ils devaient pouvoir être dégagés très vite. J’ai alors réuni une task force avec le Département des finances pour élaborer ce mécanisme de sauvetage et la loi qui l’accompagne. Au sein de la branche et du parlement, la résistance était forte, mais aujourd’hui ce projet est largement soutenu.

Vous attendez-vous à recevoir un appel d’Alpiq ou des BKW?

Je n’en sais rien. Mais ce qui se passe chez nous n’est pas un cas isolé. La Suède, l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande ont aussi dû intervenir. La Russie mène une guerre énergétique. Le risque de pénurie est réel et les prix explosent comme jamais. Dans cette crise, tout peut encore arriver. L’important pour moi a été d’anticiper tout ce qui pouvait l’être. Il y va de notre approvisionnement.

On vole au secours d’Axpo, qui réalise d’énormes profits. N’est-ce pas illogique?

Il ne faut pas mélanger les choses. Ce prêt doit permettre aux entreprises qui risquent de manquer temporairement de liquidités de passer l’épaule. Mais la question des superprofits va se poser. Quand des entreprises réalisent d’énormes bénéfices en raison du marché, et qu’en face les consommateurs voient leurs factures augmenter massivement, alors la question d’une redistribution se pose. Car ces groupes appartiennent aux Cantons et aux villes.

C’est un appel que vous faites aux cantons et aux communes?

Ces entreprises appartiennent finalement à la population. Peuventelles engranger d’un côté d’énormes bénéfices et laisser les ménages et les PME subir massivement des hausses de prix? Cette question, les dirigeants de ces grands groupes ne pourront pas l’éluder.

En mars, vous disiez: «Je veillerai à ce que les prix soient supportables pour la population.» Est-ce là votre réponse?

Ce que j’ai dit en mars, c’est que lorsqu’il y a des cas de rigueur - un ménage qui a un faible revenu ou qui se trouve dans une région avec une explosion des coûts - alors il faut trouver des solutions. Le Conseil fédéral a créé un groupe de travail qui en cherche. Pour moi, une possibilité serait d’alléger les primes maladie des ménages à bas revenu. Tout cela doit être discuté.

Dans certaines communes, la hausse est massive, dans d’autres, elle est indolore. Qu’est-ce qui cloche dans le système?

Pour moi, et je le dis depuis longtemps, les entreprises électriques du pays doivent investir davantage dans la production locale. On le voit aujourd’hui, ceux qui l’ont fait sont moins ébranlés que ceux qui ont investi à l’étranger et sont allés sur les marchés boursiers.

Saint-Prex, qui se fournit sur le marché libre, se trouve avec une facture passant de 70’000 fr. à 1,3 million par an. Vous voulez toujours libéraliser le marché de l’électricité?

Plusieurs entreprises qui étaient sur le marché libre demandent à réintégrer le monopole. Je pars du principe qu’une libéralisation n’a plus aucune chance au parlement. Et j’ai de la compréhension pour cela.

Jeudi, un sondage montrait que 75% des gens veulent accélérer les énergies renouvelables. Qu’attendez-vous?

Depuis le jour où je suis entrée dans ce département, j’ai cherché à développer massivement et rapidement les énergies renouvelables en Suisse. Les milliards investis à l’étranger nous manquent aujourd’hui. Depuis, j’ai élaboré différents projets de lois, dont un qui stagne au parlement depuis plus d’un an, alors qu’il doit permettre d’augmenter la production d’électricité en hiver. J’espère que mes projets seront mis sous toit rapidement. Le peuple ne veut pas de cette dépendance de l’étranger.

C’est l’erreur de la stratégie énergétique 2050. Dans sa phase de transition, elle repose trop sur les importations.

La stratégie énergétique vise à augmenter la production d’énergie locale, ici, chez nous, et à nous libérer du pétrole et du gaz. C’est la bonne voie, mais il faut la concrétiser. C’est pourquoi j’ai apporté des corrections: j’ai par exemple prolongé les incitations pour les énergies renouvelables. Aucun barrage n’a jamais été surélevé sans mesure concrète. C’est pourquoi il est important d’accélérer ces projets au parlement. Afin que l’argent puisse être libéré et que nous avancions concrètement.

Faut-il affaiblir le droit de recours des ONG?

Ceux qui bloquent les projets sont davantage des particuliers que des ONG. Cela étant dit, la population a déjà refusé de limiter ce droit de recours. Aujourd’hui, il faut arrêter de jouer l’opposition entre ONG et exploitants, et travailler à des compromis. Nous avons réussi à le faire avec la table ronde pour l’hydraulique, où nous avons pu dégager quinze projets de barrages.

Et la durée de vie des centrales nucléaires, faut-il la prolonger jusqu’à 60, 70 voire 80 ans?

Cela dépend des exploitants. Contrairement à l’Allemagne, le peuple suisse n’a voulu fixer aucun délai d’exploitation. Les centrales peuvent fonctionner tant que la sécurité est assurée et les investissements réalisés. En renonçant à une date limite, on se donne du temps pour développer les renouvelables. En Suisse, la colonne vertébrale est assurée par l’hydraulique. Le photovoltaïque est idéal pour compléter. Et l’éolien peut apporter en hiver le surplus manquant.

Depuis quelques jours, on vous voit partout: sauvetage d’Axpo, réserves hydrauliques, de gaz. Cette offensive est-elle une réponse à vos détracteurs?

Non. C’est le résultat de tout ce que nous avons mis en route ces derniers mois. Nous savions au début de l’année que nous aurions besoin de réserves de gaz, les contrats sont signés. Nous voulions une réserve hydraulique pour l’hiver, l’ordonnance entre en vigueur le 1er octobre. Nous avions compris qu’il faudrait un mécanisme de sauvetage et nous avons pu le déployer.

Avec tout cela, la population peut-elle être un peu rassurée?

Le fait que nous ayons anticipé tout ce qui pouvait l’être pour passer au mieux l’hiver est rassurant. Mais il faut être clair: la guerre continue. La Russie a désormais stoppé ses livraisons de gaz, et une partie du nucléaire français est toujours hors service. Je ne peux donner aucune garantie. Les défis que nous connaissons ne vont pas s’arrêter au printemps.

Le jour où vous lanciez votre campagne sur les économies d’énergie, les Cantons critiquaient le Conseil fédéral sur sa gestion de la crise. Qu’avez-vous fait de faux?

Cette campagne est soutenue par 40 organisations motivées. L’économie nous soutient, la population aussi. Guy Parmelin et moi-même gérons ensemble ce dossier au sein d’une délégation. La branche du gaz, celle de l’électricité, les cantons, les villes, les communes et l’ElCom y sont représentés. Tout le monde travaille ensemble.

La critique principale touche au fait qu’il n’y a pas de personne de référence à Berne. Est-ce un point faible?

Guy Parmelin est responsable de l’approvisionnement, moi de la planification. Nous avons eu des contacts avec les cantons, parfois toutes les semaines, de façon étroite. S’il y a encore des besoins, on en parlera ensemble. Mais pas dans l’espace public.

Au sein de la population, certains aimeraient que les entreprises fassent plus d’efforts et doutent de l’efficacité des gestes des particuliers.

Je peux vous assurer une chose: en raison de la hausse des coûts de l’énergie, les entreprises font tout ce qu’elles peuvent pour économiser. L’explosion des prix pousse à l’efficience. Et tout le monde doit faire un effort. J’ai de très bons retours des gens qui me disent que ce sont autant de conseils qu’ils avaient oubliés. Car aujourd’hui, il faut reconnaître que nous gaspillons de l’énergie.

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