Énergie: «Le Conseil fédéral fait vraiment tout pour éviter un black-out énergétique»

Simonetta Sommaruga a présenté plusieurs projets de loi censés assurer un approvisionnement de la Suisse en énergie durant l’hiver de tous les dangers que sera la saison 2022-2023. La guerre en Ukraine met à mal ces efforts.

Le Temps (30.04.2022)
Propos recueillis par Michel Guillaume et David Haeberli


La perspective d’un black-out énergétique en Suisse hante les esprits depuis décembre dernier. Simonetta Sommaruga, cheffe du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, a réuni les acteurs du secteur afin de planifier avec eux un hiver 2022-2023 aussi serein que possible. La guerre en Ukraine a ajouté une grande incertitude à une situation déjà complexe. Interview d’une conseillère fédérale qui organise un sauvetage tout en espérant ne pas avoir à activer son plan.

A peine la crise du covid finie, les gens se sont rués pour partir en vacances en avion. Sommes-nous prêts à changer de comportement?

Je comprends bien que les gens aient à nouveau envie de voyager après la pandémie pour découvrir de nouveaux pays et de nouvelles cultures. Mais tout le monde ne veut pas partir en avion. Je me suis beaucoup battue pour développer l’offre des trains de nuit en Europe et ceux-ci sont déjà très bien réservés pour cet été. Je suis persuadée que l’envie de voyager et le souci de la protection du climat ne s’excluent pas.

Et vous, avez-vous modifié votre comportement?

J’ai toujours aimé aller en vacances en train. Ainsi, le voyage fait déjà partie du ressourcement. A Pâques, j’ai passé quelques jours dans le Trentin-Haut Adige. Je m’y suis rendue en train et en car postal.

Craignez-vous de devoir activer le plan de pénurie Ostral cet hiver?

Cette guerre en Ukraine a montré que les prix peuvent évoluer dramatiquement d’un jour à l’autre. L’hiver dernier déjà, juste avant Noël, nous avions assisté à des fortes fluctuations. J’ai alors mis sur pied une task force qui s’occupe de la sécurité d’approvisionnement. Depuis l’éclatement de la guerre, la situation s’est encore aggravée, comme jamais dans l’histoire. Cela me conforte dans l’idée que les mesures élaborées sont nécessaires. J’ai proposé trois mesures au Conseil fédéral: la création d’une réserve hydraulique pour garantir l’électricité en hiver, l’achat de gaz de manière coordonnée par la branche gazière et l’introduction d’un mécanisme de sauvetage pour les groupes systémiques.

Redoutez-vous un black-out?

Nous ne voulons et ne pouvons pas nous le permettre! C’est pourquoi le Conseil fédéral fait vraiment tout pour l’éviter. Mais en cette période de guerre, nous sommes condamnés à vivre dans l’incertitude. Si une situation de pénurie devait survenir malgré tout, nous déclencherions le plan Ostral, qui est géré par mon collègue responsable de l’Economie, Guy Parmelin. Toutes les mesures nécessaires sont prêtes.

Vous avez présenté un plan d’aide qui se monte à 10 milliards. Qui en bénéficiera?

En premier lieu, il en va de la population. C’est elle qui est directement touchée si des perturbations surviennent. Notre population doit pouvoir compter sur un approvisionnement en électricité sûr. Le mécanisme de sauvetage concerne trois entreprises [Alpiq, Axpo et BKW, ndlr] jugées systémiques, qui assurent l’alimentation de toute la Suisse. La faillite d’une grande entreprise met en péril notre approvisionnement. En cas de panne d’électricité, notre pays est paralysé. Plusieurs pays ont des plans comparables. L’Allemagne prévoit 100 milliards d’euros. C’est sur cette base que nous avons calculé le montant suisse. Je tiens à souligner que ce mécanisme de sauvetage n’interviendrait qu’en dernier recours. Avant, les entreprises doivent tout faire auprès de leurs propriétaires, les cantons généralement, pour assurer leurs besoins en liquidités. Prévoir le scénario du pire reste néanmoins nécessaire.

Le calendrier est serré. Cette loi pourra-t-elle être traitée par le parlement lors de sa session d’été?

Le Conseil fédéral veut aller très vite. La balle sera ensuite dans le camp du parlement. Il faut être conscients des risques de la situation actuelle: la Suisse est très interconnectée à l’Europe pour son approvisionnement. Même si une faillite intervient hors de Suisse, elle peut avoir des effets en chaîne qui nous toucheront. La population attend donc que l’on fasse tout ce qui est possible pour prévenir cela. Un manque important de liquidités peut toucher des entreprises indépendamment de leur propre gestion.

Sur autorisation du Conseil fédéral, les entreprises peuvent s’approvisionner ensemble en gaz. Ne craignez-vous pas une hausse des prix due à cette suspension de la loi sur les cartels?

Le gaz représente 15% de la consommation énergétique du pays, dont la moitié vient de Russie. Beaucoup de ménages cuisinent encore au gaz, sans qu’ils l’aient d’ailleurs choisi. Le but de notre mesure est de permettre aux entreprises suisses de travailler ensemble dans l’intérêt de la Suisse: acheter le gaz, réserver des terminaux et des capacités de stockage. Dans cette situation de guerre, tous les autres pays le font. Si les prix augmentent, c’est du fait de la guerre et non de cette union des forces.

Les problèmes actuels font dire à votre parti, le PS, qu’il faut revenir à une distribution étatique de l’énergie en Suisse. Qu’en pensez-vous?

Les entreprises actives dans ce secteur sont à 90% en mains publiques, des cantons et des communes. Notre stratégie envers les propriétaires consiste non seulement à aider les gens à sortir du gaz ou du pétrole, mais aussi à augmenter la production locale d’énergie, sans viser l’autarcie. En Suisse, nous avons beaucoup trop misé sur les importations au cours des dernières années. Mais j’ai fait en sorte de changer le cours des choses. Voilà pourquoi nous avons débloqué 12 milliards de francs pour investir dans la production en Suisse jusqu’en 2030. Nous n’avons plus le luxe d’attendre, nous devons accélérer le rythme. J’ai organisé une table ronde avec les sociétés actives dans l’énergie hydraulique, des organisations de défense de l’environnement et les cantons: 15 projets concrets en sont sortis, soit l’équivalent de 2 TWh.

Le mouvement Renovate Switzerland vous demande de tout mettre en œuvre pour rénover un million d’immeubles d’ici à 2040. Un plan réaliste?

Le dernier rapport du GIEC nous rappelle l’urgence d’agir vite. Dans le projet de nouvelle loi sur le CO2, nous avons prévu 4 milliards de francs pour aider les gens à changer de chauffage et passer au renouvelable. Après l’échec en votation de l’ancien projet, nous avons compris qu’il ne faut pas imposer de mesures qui donnent l’impression aux gens qu’on veuille les punir. Il ne faut pas non plus oublier l’aspect social du dossier. Je veux que toutes et tous les citoyens, quelle que soit leur situation financière, puissent vivre dans le respect du climat. Je suis persuadée que cette guerre en Ukraine ne fait qu’augmenter la volonté de la population de s’affranchir des énergies fossiles. Cela va accélérer cette transition.

Que traduisent ces actions de jeunes qui prennent des risques pour leur vie en bloquant le trafic sur les autoroutes?

Elles montrent surtout l’urgence d’agir, que nous avons comprise. Le Conseil fédéral a des buts très concrets, à savoir la diminution de moitié des émissions de CO2 d’ici à 2030 et le zéro net carbone en 2050. Grâce à la démocratie directe, la société civile peut faire pression avec des moyens politiques sur les autorités pour qu’elles donnent les bonnes réponses. Aujourd’hui, nous devons nous engager tous ensemble à tous les niveaux.

Selon certains spécialistes, il manquerait au moins 240 000 travailleurs dans la construction pour assainir les bâtiments. Que faire?

Il est vrai que nous connaissons une pénurie de main-d’œuvre, pas seulement dans la construction d’ailleurs. Plutôt que de nous plaindre, pensons que cette transition énergétique offre des professions très attrayantes pour les jeunes, qui ont ainsi l’occasion de changer le monde par leur métier. C’est une mission magnifique. Personnellement, je me bats pour motiver aussi les femmes à s’engager dans les métiers techniques.

Quelle économie pour demain face au réchauffement climatique?

La stratégie du Conseil fédéral est très claire. Nous voulons nous affranchir des énergies fossiles qui viennent exclusivement de l’étranger. Nous devons aussi augmenter la part d’énergie produite en Suisse, ce qui élèvera le degré de sécurité d’approvisionnement. Nous avons en Suisse tous les atouts pour réussir la transition énergétique. Nous avons de hautes écoles et des scientifiques très pointus dans l’innovation. Cette transition est une chance. Il y a 100 ans, la Suisse était très dépendante du charbon. C’est le moment où elle a misé sur l’hydraulique en faisant courageusement de gros investissements dont nous profitons encore. En dix ans, elle a électrifié la moitié du réseau de chemin de fer. Je pense qu’un siècle plus tard, la Suisse est capable de relever un défi semblable.

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