Politique des médias: «En tant que citoyen, il est important d’être exposé à des opinions de tous bords»
Le conseiller fédéral Albert Rösti s’inquiète de la baisse de consommation d’informations en Suisse. Il défend son contre-projet à l’initiative SSR tout en exigeant une transformation profonde de l’entreprise publique.
24 heures, 17.11.2025
Interview: Raphaela Birrer et Jacqueline Büchi
Comment les médias font-ils leur travail en Suisse?
J’ai du respect pour le travail des journalistes. Ils doivent produire de l’information à un rythme effréné, dans un contexte de concurrence acharnée. Malgré cette pression, de nombreux articles de qualité voient le jour. En tant que chef de département gérant de nombreux dossiers techniques, je constate régulièrement aussi des fautes et des inexactitudes.
Selon une enquête, près de la moitié de la population suisse ne consomme plus d’informations. Faut-il s’en inquiéter?
Oui, car la consommation médiatique est essentielle à la formation de l’opinion et constitue donc un pilier de notre démocratie directe. Je m’inquiète de voir que l’âge moyen des téléspectateurs des journaux télévisés dépasse 60 ans et que la presse écrite perd toujours plus de lecteurs, qu’ils soient de droite ou de gauche. Ces connaissances suffisent-elles pour voter quatre fois par année? Cela dit, je sais bien que les jeunes s’informent par d’autres canaux.
Beaucoup de jeunes s’informent principalement sur les réseaux sociaux. Est-ce un problème?
La situation devient critique quand on s’informe uniquement via les publications qui défilent au hasard sur son fil d’actualité. En tant que citoyen, il est important d’être exposé à des opinions de tous bords. C’est pourquoi les médias traditionnels doivent aussi être présents sur les réseaux sociaux avec leurs contenus, tout en maintenant leurs standards de qualité, par exemple en recourant à deux sources indépendantes.
Comment notre culture du débat évolue-t-elle avec ce nouveau mode de consommation des médias?
Le danger, c’est de rester enfermé dans sa propre bulle, entouré uniquement de personnes qui partagent nos opinions. Quand je like quelque chose sur les réseaux sociaux, l’algorithme me propose automatiquement des contenus similaires. Je m’en rends compte quand je passe trop de temps à scroller sur ces applications…
En tant que conseiller fédéral, avez-vous vraiment le temps de scroller sur le Net sans but précis?
(Il sourit) Je regarde bien sûr ce que font mes collègues politiques. Je regarde quelques vidéos et soudain, j’ai perdu beaucoup de temps. Comme j’aime écouter de la musique, l’algorithme ne me propose plus que des morceaux similaires. C’est problématique dans le domaine de l’information.
Êtes-vous sur TikTok? Vous y avez acquis une certaine notoriété.
Je ne suis pas moi-même sur TikTok, mais mon équipe me tient au courant. L’influenceur Kaufmann m’a demandé sur cette plateforme de baisser le prix des kebabs. Je lui ai répondu par vidéo en expliquant quelle influence j’avais en tant que ministre de l’Énergie sur le prix de l’électricité. J’ai trouvé l’expérience positive: tout à coup, de nombreux jeunes m’ont abordé dans la rue. Certains ont peut-être découvert pour la première fois qu’il existait un gouvernement élu en Suisse.
En mars, nous voterons sur l’initiative SSR. Le texte propose de ramener la redevance de radio-télévision à 200 francs et d’exempter totalement les entreprises. Comment percevez-vous l’opinion publique sur cette question?
Elle est mitigée. Au sein de mon parti, nombreux sont ceux qui soutiennent l’initiative. Mais j’entends aussi des voix qui estiment que la SSR a pris conscience de la nécessité de se rationaliser. Il serait donc prématuré pour le Conseil fédéral d’imposer une réduction de moitié à ce stade. La coupe serait drastique: si l’initiative était acceptée, la SSR ne disposerait plus que d’environ 630 millions de francs, contre environ 1,2 milliard en cas de rejet de l’initiative.
Le Conseil fédéral s’oppose à l’initiative. Vous avez toutefois un problème de crédibilité: en tant que parlementaire, vous avez vous-même siégé au comité d’initiative.
En tant que parlementaire, j’ai signé l’initiative, parce que j’estime qu’un changement s’impose à la SSR. C’est exactement ce qui se produit aujourd’hui: comme ministre des médias, j’ai fait adopter un contre-projet qui contraint la SSR à réaliser des économies considérables. Il faut faire une distinction encore plus nette entre l’offre des médias privés et celle des médias publics. Je comprends les critiques adressées à la SSR, par exemple lorsqu’elle fait concurrence à des prestataires privés dans le domaine des droits sportifs.
Votre contre-projet prévoit une baisse de la redevance Serafe de 335 à 300 francs par an. Est-ce suffisant pour apaiser les opposants?
Ces 35 francs par ménage représentent une somme considérable. La SSR devra se transformer en profondeur. En tenant compte de la baisse des recettes publicitaires et du renchérissement, la SSR devra réduire ses coûts de 270 millions de francs, soit environ 17%, d’ici à 2029. Le Conseil fédéral est d’avis que c’est beaucoup. J’ai en tout cas l’impression que la nouvelle directrice de la SSR, Susanne Wille, prend très au sérieux cette mission d’économies.
Si vous étiez à la tête de la SSR, par où commenceriez-vous pour faire des économies?
Heureusement, je ne suis pas à la tête de la SSR, c’est désormais Mme Wille. L’entreprise médiatique emploie aujourd’hui plus de 5700 personnes à temps plein. Il existe certainement aussi des mesures organisationnelles sur lesquelles économiser avant de toucher aux programmes. Susanne Wille l’a compris.
Mais des économies dans les programmes seront inévitables.
Bien sûr, on ne peut pas économiser 270 millions de francs sans que personne ne s’en aperçoive. Pour moi, il est évident que la SSR devrait à l’avenir se recentrer encore davantage sur l’information, la formation et la culture. Certains formats de divertissement et de sport peuvent également être réalisés par les médias privés.
Aujourd’hui, la SSR n’est plus le «feu de camp» du pays. Les gens s’informent sur des canaux très différents. Un service public peut-il encore rassembler la nation?
Je trouve exagéré de dire que la SSR doit être le «feu de camp» national. Mais son offre en quatre langues et quatre cultures demeure sans aucun doute importante pour le pays. Même les initiants ne réclament aucune abolition. Ils veulent en revanche aller beaucoup plus loin que le Conseil fédéral.
Si la SSR n’est pas un «feu de camp», quel rôle doit-elle jouer en Suisse?
La SSR doit se concentrer sur la diversité de l’information. Celle-ci doit être équilibrée et tous les partis doivent être traités sur un pied d’égalité. C’est essentiel pour le débat public et cette approche a de l’avenir. Mais la SSR doit elle aussi entreprendre sa transformation numérique pour survivre. Elle doit être présente sur internet avec ses émissions.
La SSR propose déjà aujourd’hui une offre numérique complète, alors que sa mission se limite exclusivement à la radio et à la télévision. Elle entre ainsi en concurrence directe avec les médias privés.
La SSR a récemment signé une déclaration d’intention avec les éditeurs privés. Elle accepte de limiter davantage sa présence en ligne, notamment en évitant de publier des textes de plus de 2400 caractères.
Une telle déclaration d’intention est-elle suffisante?
Après tout, c’est la première fois que la SSR est prête à franchir un tel pas, il faut le reconnaître.
Attribuez-vous cela à la nouvelle directrice générale de la SSR, Susanne Wille?
Oui, je sens que la nouvelle direction à une volonté de dialogue constructive. Mais l’initiative SSR a aussi fait pression.
Pietro Supino, éditeur chez TX et de ce journal, demande que la SSR se limite à gérer une médiathèque numérique avec ses contenus audiovisuels. Cette approche serait-elle envisageable?
Avec la nouvelle concession, nous aborderons certainement la question d’une réduction du nombre de caractères par article. À mon sens, une brève présentation des émissions reste acceptable, contrairement à de longues enquêtes interactives. Les médias privés peuvent eux aussi proposer ce type de contenu.
Les médias suisses traversent une crise financière. Faut-il envisager de nouvelles formes de soutien?
Aujourd’hui, nous bénéficions d’une réduction des frais de livraison pour les journaux imprimés. Mais il faut anticiper l’évolution si la part de la presse écrite continue de diminuer. Si les aides se tournaient vers les médias en ligne, sur quels critères se baser: le chiffre d’affaires des titres? Le nombre de journalistes? Le financement public des rédactions soulève par ailleurs des questions délicates sur les rapports entre médias et État.
Les éditeurs espèrent obtenir ce qu’on appelle le droit voisin. Google, Facebook et consorts devraient payer lorsqu’ils affichent des extraits d’articles. Cela sauvera-t-il les médias?
Certainement pas. Il reste néanmoins essentiel que les grandes plateformes rémunèrent les médias quand elles exploitent leurs contenus journalistiques pour en tirer profit.
Le Conseil fédéral veut aussi mieux encadrer les grandes plateformes technologiques. Les opérateurs sont censés mettre en place une procédure de signalement pour lutter contre la haine en ligne. Cette approche s’apparente davantage à de la bureaucratie qu’à une véritable protection des utilisateurs.
Je ne suis pas d’accord. Le Conseil fédéral veut renforcer le pouvoir des utilisateurs des réseaux sociaux et il a trouvé, même pour moi qui suis libéral, un bon moyen d’y parvenir. Concrètement, les opérateurs devront mettre en place une procédure de signalement et de réclamation inscrite dans la loi. Les utilisateurs et utilisatrices sont censés pouvoir déposer une réclamation directement auprès de Google, Facebook, YouTube ou X lorsque leurs profils sont effacés sans raison. Il est important de noter que le projet ne comporte aucune forme de censure. Comparé à la réglementation de l’UE, il reste très modéré.
Le PS vous reproche d’avoir proposé une solution inefficace. Vous vous seriez incliné devant Elon Musk et les autres patrons du secteur technologique. L’entrepreneur Guido Fluri prévoit même de lancer une initiative pour que la Suisse s’engage davantage dans la lutte contre les fausses informations.
Je ne possède pas d’actions chez Elon Musk ni chez Tesla (rires). En politique, je considère qu’il faut réglementer autant que nécessaire, mais aussi peu que possible. C’est le principe que nous avons suivi ici. Les cercles de gauche trouvent que nous n’en faisons pas assez, certains du camp bourgeois trouvent que nous en faisons trop. Nous sommes donc peut-être sur la bonne voie. Si M. Fluri souhaite lancer une initiative à ce sujet en tant que citoyen, il en a parfaitement le droit.
Il y a aussi la question de la protection des mineurs. Au parlement, certains réclament une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Quelle est votre position à ce sujet?
Je suis contre une interdiction. Nous devons plutôt apprendre aux jeunes à utiliser les réseaux sociaux de manière responsable. Cela passe notamment par le renforcement de l’éducation aux médias dans les écoles. Les CFF proposent d’ailleurs un train éducatif pour les écoles qui sensibilise les élèves à ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Une interdiction ne ferait qu’accroître l’attrait des réseaux sociaux.