Initiative SSR: «Une baisse de l’offre profiterait aux grandes plateformes»
La population se prononcera sur l’initiative de l’UDC qui veut réduire la redevance SSR à 200 francs. Le Conseil fédéral, qui a proposé un contre-projet, appelle à son rejet. Pour Albert Rösti, le texte va trop loin
Le Temps, 31.01.2026
Interview : Fanny Scuderi et Yan Pauchard
Le vote du 8 mars sur l’initiative «200 francs, ça suffit!» s’annonce aussi déterminant pour l’avenir de la SSR qu’incertain. Le Conseil fédéral s’y oppose et c’est au ministre UDC Albert Rösti de monter au front pour combattre un texte qu’il a auparavant soutenu. Le Bernois se dit aujourd’hui convaincu que l’initiative va trop loin et défend son contre-projet, un compromis qui fait déjà baisser la redevance de 335 à 300 francs.
Le vote s’annonce serré. Les premiers sondages montrent que la population est partagée sur l’initiative. Pour vous, qu’est-ce qui va être déterminant?
Ce n’est pas du tout une surprise que le scrutin s’annonce serré. Dès que les gens peuvent mesurer très concrètement ce qu’ils peuvent gagner sur leur porte-monnaie, ils ont tendance à voter pour ce qui leur coûte le moins. Même lorsqu’il s’agit de montants modestes. On l’a vu lors du refus de l’augmentation de la vignette autoroutière de 40 à 100 francs, pourtant raisonnable au regard de l’entretien des infrastructures. Dans ce contexte, le contre-projet du Conseil fédéral, qui prévoit une redevance à 300 francs, est décisif.
Décisif, en quel sens?
Le contre-projet montre à la population que la SSR doit adapter son mandat et réduire ses effectifs, ce qui soulagera quelque peu les ménages. Cette réduction de la redevance à 300 francs profitera aussi aux médias privés, qui seront moins mis en concurrence par la SSR, appelée à réduire certaines prestations. Ils disposeront ainsi de davantage d’espace pour développer des émissions, notamment dans le divertissement ou le sport. En revanche, une baisse de la redevance à 200 francs, comme le demande l’initiative, irait trop loin. Une telle réduction de l’offre profiterait surtout aux grandes plateformes étrangères, vers lesquelles le public se tournera encore plus. Avec la consommation de ces contenus, les ménages n’y gagneraient au final rien, et la diversité des programmes de la SSR, ainsi que son ancrage régional, serait fortement réduite.
Pour les initiants, avec une redevance à 200 francs, il resterait 850 millions de francs à la disposition de la SSR, de quoi assurer sa mission de service public. Est-ce suffisant à vos yeux?
Absolument pas. Le Conseil fédéral demande à la SSR de produire des programmes différenciés dans les quatre langues nationales et d’être présente dans toutes les régions du pays. Elle compte aujourd’hui 17 sites. Selon les prévisions de l’Office fédéral de la communication, avec 630 millions provenant de la redevance dès 2029, ce qui représente une diminution de moitié du budget actuel, ceux-ci ne pourraient pas être maintenus.
On verrait une concentration sur un site principal à Zurich, éventuellement avec un second à Lausanne pour la Romandie. La représentation des différents modes de vie du pays serait fortement compromise.
Vous étiez dans le comité d’initiative. Aujourd’hui, vous la combattez. Au-delà de votre nouvelle fonction de conseiller fédéral, qu’est-ce qui vous a convaincu que ce texte allait trop loin?
J’avais signé cette initiative il y a 4 ans pour faire bouger les choses. La SSR avait beaucoup grandi et sa neutralité de l’information n’était pas toujours garantie. Faire bouger les choses, cela veut aussi dire parvenir à un compromis, comme c’est le cas ici avec le contre-projet, qui reprend en partie les arguments des initiants. A la suite de discussions avec la SSR, je suis également convaincu qu’une redevance inférieure à 300 francs mettrait réellement en danger la richesse des programmes dans les différentes langues et cultures de la Suisse. Surtout, une redevance à 200 francs conduirait à une forte concentration des journalistes dans quelques grandes villes avec une présence encore plus faible dans les régions rurales. La distorsion s’en trouverait renforcée. Je ne crois pas que ce soit le souhait du comité d’initiative.
Que répondez-vous aux milieux économiques qui estiment que votre contre-projet ne va pas assez loin en n’exonérant pas l’ensemble des entreprises de la redevance?
Avec le contre-projet qui fixe une limite à 1,2 million de francs de chiffre d’affaires, 80% des entreprises seront exemptées de redevance, c’est un pas important.
Mais les autres continueront de payer à double…
Aujourd’hui, ceux qui paient réellement à double sont les familles qui possèdent de petites et moyennes entreprises. Avec le contre-projet du Conseil fédéral, elles ne paieront désormais qu’une seule redevance. Quant aux grandes entreprises, il faut aussi rappeler qu’elles emploient souvent des collaborateurs venant de l’étranger. Ceux-ci ne s’acquittent pas de la redevance, alors qu’ils consomment certainement des programmes radio ou télévisés. Je pense sincèrement que notre proposition est raisonnable.
La consommation des médias a énormément changé, notamment avec les jeunes qui s’informent différemment. N’estil pas injuste de leur faire payer la redevance?
Il est clair que le paysage audiovisuel a changé. Les jeunes ne s’informent plus en regardant chaque soir le téléjournal. C’est précisément pour cette raison que le Conseil fédéral a demandé à la SSR de se transformer et d’être davantage présente dans le monde numérique, notamment sur les réseaux sociaux, avec une information adaptée aux nouvelles générations. Elle a déjà accompli beaucoup dans ce domaine. Certains estiment que la SSR ne devrait pas être présente sur internet. Je ne suis pas d’accord, mais sa présence devrait se limiter aux vidéos et ne pas concurrencer les médias écrits privés.
Et vous-même, vous informez-vous avec la SSR?
Même si je suis bien informé par mes équipes, la SSR reste un outil important. Je suis régulièrement des émissions comme Tagesschau, 10 vor 10 ou Echo der Zeit, qui offrent une bonne vue d’ensemble de l’actualité, ainsi que certaines retransmissions sportives, comme les courses de ski du Lauberhorn et d’Adelboden ou la Fête fédérale de lutte. Je ne sais pas si ces programmes pourraient être menacés, car ce sera en définitive à la direction de la SSR de prendre les décisions. Il est clair qu’une acceptation de l’initiative aurait des conséquences importantes, et que de nombreuses émissions ne pourraient plus être maintenues.